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Règle 30 · Une newsletter écrite par Lucie Ronfaut
et proposée par Numerama

TL;DR Aujourd'hui, on va parler de la mort et d'aliens.

Si je meurs, faites moi taire


Anthony Bourdain était chef cuisinier, auteur et documentariste. Il a animé de nombreuses émissions pour la télévision américaine, avec un intérêt tout particulier pour les traditions culinaires en dehors de son pays et les conditions de travail au sein des restaurants. C'était une personnalité très appréciée, qui a marqué l'histoire de la gastronomie et des médias. Il s'est suicidé en 2018.

Le décès d'une célébrité est généralement suivi de nombreux hommages, et de contenus célébrant son parcours et ses accomplissements. La semaine dernière, un documentaire dédié à la vie d'Anthony Bourdain, Roadrunner, est sorti dans les cinémas américains. Il a provoqué une grosse polémique. En cause : on y entend Anthony Bourdain lire un vieux mail. Sauf qu'il ne s'agit pas de sa voix, mais d'une imitation générée grâce à une intelligence artificielle. Le procédé a choqué beaucoup de personnes, y compris son ex-femme, qui s'en est émue publiquement.

Dans cette affaire, il y a un malaise tout à fait compréhensible : un mort n'est pas censé parler. Cependant, il ne s'agit pas de la première utilisation des nouvelles technologies pour faire "revivre" une célébrité décédée, ni de l'exemple le plus perturbant. Michael Jackson, Claude François ou Tupac ont déjà donné des concerts sous forme d'hologramme ; des personnages de films ont été ramenés à la vie le temps d'une scène ou deux, après le décès de leur interprète ; et, déjà en 1997, l'acteur défunt Fred Astaire dansait dans une publicité pour des aspirateurs.
"Dans pas très longtemps, n'importe qui pourra probablement se payer une vidéo d'une célébrité morte générée grâce à une intelligence artificielle, le tout pour 250 dollars." (Casey Johnston est journaliste pour Vice)
On n'a pas non plus attendu 2021 pour se servir d'une star décédée et lui faire vendre des choses, qu'il s'agisse d'un CD Best Of ou d'un documentaire en son hommage. La différence, ici, c'est l'illusion créée par les progrès technologiques, la volonté de faire comme si la mort n'était qu'un détail. Il faut dire que le documentaire sur la vie d'Anthony Bourdain ne signale pas la supercherie à son audience. Il aura fallu une interview publiée dans le New Yorker pour que le réalisateur signale l'implication d'une société spécialisée dans les deepfakes audio, afin de réaliser trois extraits d'une quarantaine de secondes au total. Il défend son initiative en expliquant que la fausse voix est utilisée pour lire de vrais textes écrits par Anthony Bourdain. "Ce n'est pas clairement faux, ce n'est pas clairement vrai", résume le New Yorker.

Cette histoire illustre bien la nécessité d'avoir une vraie réflexion éthique sur l'intelligence artificielle et les deepfakes (c'est en cours en Europe). On doit discuter de consentement, du contrôle de notre image, des risques de manipulation, et pas seulement pour les politiques ou les célébrités. L'exemple du documentaire choque parce qu'Anthony Bourdain était très apprécié. Mais aussi, sans doute, parce que nous avons peur qu'il nous arrive la même chose. Plusieurs personnes ont déjà tenté de faire revivre leurs proches décédés, sous forme de chatbot ou même de logiciel de synthèse vocale, entraîné grâce à de vieux textos et des données sur les réseaux sociaux.

Même sans intelligence artificielle, on a toujours cherché à parler aux morts. On peut se rendre sur leur tombe, sortir une planche ouija, prier. L'année dernière, j'ai réalisé un podcast sur le deuil à l'ère du numérique (vous pouvez l'écouter par ici). Plusieurs personnes m'ont expliqué avoir écrit pendant des mois à leurs proches disparu·es, par SMS ou sur une vieille conversation Messenger. Pour reprendre les mots de l'une de mes témoins : "Maintenir la présence, c'est reculer le moment du deuil." Je ne suis pas une actrice ou une chanteuse à succès. On ne me fera sans doute jamais danser pour vendre des aspirateurs, mais des proches pourraient vouloir parler avec moi. Une toute dernière fois.

Quelques liens

Elle est libre, Wally

La semaine dernière, je vous parlais du destin contrarié de Wally Funk, 82 ans, ancienne pilote américaine qui a embarqué dans le vol spatial de Jeff Bezos mardi. Pour l'occasion, Numerama revient sur l'histoire de Mercury 13, un programme de recrutement officieux de femmes astronautes dans les années 60, auquel Wally Funk avait participé, finalement suspendu pour des raisons politiques et administratives. C'est à lire par ici.
 

Se faire rouler

À Détroit (États-Unis), une adolescente noire s'est vu refuser l'accès d'une piste de roller, accusée d'avoir pris part à une bagarre sur les lieux quelques semaines plus tôt. Problème : elle n'y avait encore jamais mis les pieds. Un logiciel de reconnaissance faciale utilisé par l'établissement l'a confondue avec une autre femme noire. Malgré le très grand nombre d'erreurs de ces programmes, particulièrement pour les personnes non-blanches, ils sont de plus en plus utilisés à des fins de sécurité et même de police. La suite à lire (en anglais) du côté de The Verge.
 

It's not a bug, it's a feature

La modération de TikTok fait régulièrement parler d'elle, pour son caractère strict, mais aussi ses décisions absurdes, qui punissent souvent ses utilisateurs et utilisatrices marginalisé·es. Ces erreurs finissent généralement par faire l'objet d'un article dans la presse, puis par être corrigées. Mais pourquoi TikTok se trompe-t-il si souvent ? se demande le MIT Technology Review, dans un article (en anglais) à lire par ici.
 

Paint it black

Crunchbase, média spécialisé dans les startups, a lancé une série très intéressante (malheureusement américano-centrée) sur l'investissement et la diversité. Le dernier article en date s'intéresse à aux entrepreneuses noires et l'accès au capital. On y apprend qu'elles ont reçu environ 0,34% des fonds levés aux États-Unis depuis le début de l'année. Plus réjouissant, un tiers du capital investi dans les startups fondées par des personnes noires va aux femmes noires, une proportion bien plus importante que pour les femmes blanches. C'est à lire (en anglais) par là.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Kadode et Ôran sont des lycéennes banales dans un monde qui, petit à petit, perd les pédales. Dans un futur proche, Tokyo vit depuis plusieurs années sous l'ombre d'un immense vaisseau spatial, dont l'arrivée a provoqué plus de 95.000 morts. Depuis, ce dernier ne montre aucun signe d'hostilité. On ignore si des aliens sont à bord, ou s'ils ont déjà discrètement débarqué sur Terre. La situation provoque de nombreuses tensions, entre un gouvernement qui se militarise et des citoyen·nes en proie aux pires théories du complot.

Dead Dead Demon's Dededededestruction est une œuvre d'Inio Asano, mangaka bien connu au Japon pour ses histoires tristes et cyniques sur la jeunesse japonaise, et la société nippone en général. Derrière cette histoire de vaisseau spatial, il y a une métaphore de l'après-catastrophe de Fukushima. Néanmoins, j'ai récemment relu le manga, et j'ai été frappée par ses échos très actuels avec le monde qui m'entoure. Dead Dead Demon's Dededededestruction parle de complotisme, de la défiance croissante des citoyen·es envers la politique, de la toute-puissance des entreprises, de la question migratoire, du sentiment que rien ne sert de tenter de faire bouger les choses, car le changement est impossible. Malgré une ambiance très SF, on est avant tout dans une fresque sociale. On suit le quotidien de Kadode et Ôran, leurs délires, leurs disputes. Mais tout autour d'elles, les indices d'une catastrophe imminente s'accumulent.

Dead Dead Demon's Dededededestruction, d'Inio Asano, 10 tomes (série en cours) publiés chez Kana
Lucie Ronfaut est journaliste indépendante spécialisée dans les nouvelles technologies et la culture web. Vous pouvez suivre son travail sur Twitter.
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