Copy
Voir ce mail dans votre navigateur

Règle 30 · Une newsletter écrite par Lucie Ronfaut
et proposée par Numerama

TL;DR Aujourd'hui, on va parler de réalité virtuelle et d'un cul.

J'ai peur de marcher seule dans le métaverse


[Avertissement : ce texte évoque le sujet du viol]

Les femmes de mon entourage ont adopté toutes sortes de techniques pour se rassurer lorsqu'elles marchent seules dans la rue. Transmettre sa géolocalisation à une copine, changer de trottoir dès qu'une personne est derrière soi, toujours mettre un casque, même sans musique, pour pouvoir prétendre qu'on n'a pas entendu d'éventuelles insultes ou sifflements. J'ai aussi beaucoup d'amies qui ont adopté toutes sortes de réflexes pour mieux se protéger quand elles naviguent en ligne. Utiliser un pseudo, ne pas mettre sa photo en avatar, créer des comptes privés, reconnaître les personnes qui répondent systématiquement à ses messages sur les réseaux sociaux, au cas où elles s'avéreraient être dangereuses. Il y a des points communs entre ces deux attitudes. Dans la rue comme sur le web, les femmes et les personnes minorisées doivent s'adapter à des espaces hostiles, qui n'ont pas été conçus pour elles, sans que les hommes ne se rendent vraiment compte de tous ces efforts.

Si vous lisez cette newsletter depuis quelques temps, vous savez que je ne crois pas en une frontière stricte entre la vie en ligne et "la vraie vie", c'est-à-dire celle loin des écrans. Cela étant dit, par moment, je me rappelle que les deux n'ont pas encore tout à fait fusionné. Il y a des phénomènes plus évidents à concevoir sur le web, mais moins dans le monde physique, et vice versa. Par exemple, je sais qu'il existe du sexisme sur Twitch. Mais voir un (jeune) participant du ZEvent promettre devant des centaines de milliers de personnes qu'il va "soulever" une femme présente sur l'évènement, ça me choque différemment. Et la semaine dernière, quand j'écoutais Mark Zuckerberg présenter ses ambitions de construire un métaverse, je me suis tout de suite demandé dans combien de temps on allait me mettre une main au cul virtuelle.
Quelques résultats YouTube associés aux mots "rape" (viol) et "Roblox".
Le métaverse est un vieux fantasme de technophiles, et la dernière obsession de l'industrie des nouvelles technologies. Si vous êtes un peu perdu·es à ce sujet, je vous propose de lire cet article de Numerama, qui récapitule les bases du concept et les entreprises qui s'y intéressent. Pour résumer grossièrement, le métaverse est un monde virtuel, partagé entre internautes, avec des espaces persistants. On peut s'y balader via des navigateurs web ou, pour sa version la plus élaborée, grâce à des casques de réalité augmentée ou virtuelle.

La semaine dernière, Mark Zuckerberg, fondateur et PDG de Facebook, a annoncé qu'il s'agissait de la nouvelle priorité de son entreprise, rebaptisée Meta. Cette annonce a été accueillie avec de bons memes, mais surtout pas mal d'inquiétudes. Comment protéger nos données personnelles dans un monde où tout est virtualisé ? Facebook/Meta peut-il modérer efficacement ce nouvel univers (qui n'existe pas encore) alors qu'il peine déjà à repousser la haine et la violence sur ses réseaux sociaux actuels ? "Faudra-t-il des patrouilles policières dans le métaverse?", s'interroge carrément le journaliste du Figaro Benjamin Ferran dans sa newsletter Capture d’écrans.

De fait, il existe déjà des exemples de violences commises dans des métaverses, un concept investi par l'industrie des jeux vidéo bien avant Mark Zuckerberg. Sans surprise, ces phénomènes touchent particulièrement les femmes. Des utilisatrices de plateformes en réalité virtuelle sont harcelées sexuellement et subissent des attouchements sur leur double de pixels. Roblox, un MMORPG très populaire auprès des enfants, a aussi été confronté à un phénomène à la fois absurde et choquant : des joueurs ont trouvé un moyen d'animer leurs avatars numériques pour mimer un acte sexuel, s'amusant ensuite à "violer" virtuellement d'autres joueurs et joueuses.

En faisant des recherches pour cette newsletter, j'ai d'ailleurs retrouvé des témoignages de simulacres d'agressions sexuelles dans des communautés en ligne datant des années 90. À chaque fois, les victimes témoignent de leur malaise, voire leur traumatisme, bien réel face à ces actes, qu'ils soient commis en réalité virtuelle (et donc ressentis à la première personne) ou non. On m'a déjà traité de beaucoup d'insultes en ligne. Mais comment mettre de la distance avec des violences visant un avatar censé me représenter ? Serait-ce différent, pire ?

Bien sûr, vous n'êtes pas obligé·es de partager mon pessimisme. Il y a aussi de bonnes raisons de s'enthousiasmer pour le métaverse. Pas forcément le projet de Meta/Facebook, mais plus généralement un concept de monde virtuel, dans lequel notre vrai visage ne serait plus la monnaie d'échange privilégiée. "C’est un potentiel d’inclusion pour les personnes de couleurs, les communautés marginalisées, comme les LGBTQIA+", argumente par exemple Aurore Geraud, chercheuse pour la société de prospective L'Atelier BNP Paribas, dans cet article de La Réclame. "On se cache ou on s’affirme via un avatar, on forme des communautés où de l’information peut être partagée, on est soutenu par d’autres personnes." Mais là encore, on en revient aux enjeux de la vraie vie. Dans notre réalité physique, la création d'espaces en non-mixité fait l'objet d'âpres débats. Qu'en sera-t-il dans notre avenir virtuel ?
💌 Un commentaire sur l'édito ? Un article à me recommander ? Un truc à me dire ? Vous pouvez m'envoyer un message en répondant à cette newsletter !

Quelques liens

Zexisme

Je vous parlais rapidement du ZEvent en introduction ; ce marathon de jeux vidéo à but caritatif, qui réunit chaque année plusieurs dizaines de streameurs et de streameuses sur Twitch, a levé ce week-end plus de 10 millions d'euros au profit d'Action Contre La Faim. Mais derrière ce record, se cache la question du sexisme latent de l'évènement, et de la quasi-absence de femmes parmi les participant·es (elles étaient 9 cette année, contre 42 hommes). Le média spécialisé Gamekult revient sur ces enjeux, et c'est à lire par ici.
 

Manipulation

L'été dernier, le film français Mignonnes était au cœur d'une violente et absurde polémique : l’œuvre, qui dénonce l'hypersexualisation des petites filles, a été accusée par des sites américains ultraconservateurs de promouvoir la pédopornographie. Ce qu'on ignorait jusqu'ici, c'est que Netflix, qui diffusait le film en dehors de la France, a alors modifié ses algorithmes de recommandation, afin de réduire la visibilité de Mignonnes auprès des internautes. C'est à lire chez Numerama.
 

Suite

En parlant de Netflix, on a appris la semaine dernière que deux employé·es de la plateforme, impliqué·es dans la récente polémique autour du stand-up de Dave Chappelle, ont porté plainte contre l'entreprise. L'un·e a été renvoyé·e, et l'autre suspendue, suite à leur implication dans un mouvement de protestation contre la diffusion du spectacle, qui comporte de nombreux propos transphobes. La suite est à lire (en anglais) chez The Verge.
 

Cachez ce cul

Parmi mes nombreuses marottes professionnelles, il y a la modération de la nudité par les grandes plateformes en ligne. Nouvel épisode de cette saga, plus navrante que palpitante : l'animateur TV Samuel Étienne, utilisateur chevronné de Twitch, a vu sa chaîne suspendue pendant trois jours, après avoir montré un article de presse illustré d'une capture d'écran d'un vieux film français où l'on aperçoit les fesses dénudées d'une actrice. Plus de détails du côté de Numerama.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Parfois, il y a des livres que j'ai envie de recommander dès la première page. L'espace d'un an a accroché mon attention en quelques phrases, et ne l'a plus lâchée ensuite. On y suit les aventures de Rosemary, nouvelle recrue à bord du vaisseau Voyageur, dont la spécialité est de creuser des tunnels dans l'espace. Elle n'a jamais quitté Mars, la planète où elle est née, et espère profiter de ce nouvel emploi pour échapper à sa famille et son passé trouble. Sur Voyageur, elle va faire la rencontre d'extra-terrestres et d'humain·es très différent·es d'elle, et s'intégrer dans sa nouvelle équipe en parallèle à leur nouvelle mission, la plus ambitieuse jusqu'ici, qui doit durer un an.

Et ... c'est à peu près tout ! Dans L'espace d'un an (qui est le premier tome d'une série toujours en cours), pas de conflit intergalactique ou d'élu·es appelé·es à sauver la galaxie. Il s'agit d'un space opera à l'ancienne, c'est-à-dire un feuilleton, dont le principal sujet sont les relations entre les personnages et leurs enjeux personnels, relatés avec une plume sensible et subtile. J'ai beaucoup apprécié cette manière d'aborder la SF, sans pour autant sacrifier d'autres traits caractéristiques du genre : on en a pour notre dose d'aliens, de chocs des cultures et d'enjeux politiques. Mais on y parle aussi, et surtout, d'amour.

L'espace d'un an, de Becky Chambers, éditions L'Atalante
Lucie Ronfaut est journaliste indépendante spécialisée dans les nouvelles technologies et la culture web. Vous pouvez suivre son travail sur Twitter.
Partage cette newsletter Partage cette newsletter
ou transfère la à un·e ami·e ou transfère la à un·e ami·e
Copyright © 2021 #Règle30 By Numerama, All rights reserved.


Want to change how you receive these emails?
You can update your preferences or unsubscribe from this list.