Copy
Voir ce mail dans votre navigateur

Règle 30 · Une newsletter écrite par Lucie Ronfaut
et proposée par Numerama

TL;DR Aujourd'hui, on va parler de youtubeuses virtuelles, de bourrelets et des périls de la vingtaine.

Les femmes en 3D ont toujours tort

Quand j’étais ado, je trainais beaucoup sur des forums consacrés aux mangas. Je venais y discuter de mes séries préférées, mais surtout y échanger des blagues avec d’autres nerds comme moi. Je me rappelle d’un mème particulièrement populaire : 2D > 3D. Le principe, en gros, était de dire que les héroïnes de mangas et d’anime (en 2D) étaient supérieures aux femmes réelles (en 3D). C’était une blague utilisée, généralement, de manière ironique, pour se moquer du cliché du nerd trop enfoncé dans ses hobbys pour prêter attention à “la vraie vie.

J’ai récemment repensé à cette vanne en lisant cet article (en anglais) du média Polygon à propos de la mode du “vtubing” sur Twitch. Le “vtubing” désigne les activités de “virtual youtubers”, des personnes réalisant des vidéos ou des lives sous les traits d’un avatar numérique. Kizuna AI est l’exemple le plus populaire de vtubeuse au Japon, où est née la tendance : sa personnalité et ses contenus sont étroitement contrôlés par une véritable équipe de production. Mais en Occident, le vtubing prend parfois d’autres formes.

Ainsi, Pokimane, une streameuse maroco-canadienne, utilise parfois un avatar virtuel pour ses lives Twitch. Parmi les raisons invoquées, la créatrice cite l'envie de streamer sans s'inquiéter de son apparence. Pokimane a déjà été critiquée, et même insultée, parce qu'elle ne portait pas de maquillage. Utiliser un avatar virtuel règle ce problème, d'une manière originale et amusante. “Ne pas utiliser ma webcam pendant un live c’est très reposant”, expliquait-elle récemment à son audience. “Parfois j’en ai marre des gens qui commentent mon apparence. Je préfère qu’on fasse des commentaires sur ce petit dessin mignon de moi.

(Prunette est streameuse et créatrice de contenus adultes)
Qu’on se permette de juger l’apparence des femmes n’est pas une nouveauté. Ce que je trouve intéressant, c’est comment certains outils numériques font évoluer ces critiques. Prenez par exemple Instagram, royaume des filtres à selfie et des photos retouchées jusqu’à l’absurde. D’un côté, on s’inquiète, à juste titre, de l’effet du réseau social sur la perception de notre corps, et de ses conséquences sur notre estime personnelle. L’”Instagram Face” n’est pas un concept uniquement numérique. Il influence aussi l’industrie du maquillage, celle de la chirurgie esthétique. Mais d’un autre côté, le web n’a pas inventé la pression médiatique et sociale qui repose depuis toujours sur le corps des femmes. Si je souffre à enfiler un collant ventre-plat, ce n’est pas pour ensuite poser sur Instagram, mais plutôt pour aller acheter du papier-toilette au supermarché.

Pourtant, malgré cette sollicitude pour notre santé mentale, se moquer des influenceuses trop retouchées ou trop maquillées est un passe-temps populaire sur les réseaux sociaux. Sans être moi-même une pro du contouring, de FaceTune ou même de la beauté (écrit-elle toujours en pyjama à 14h), je ne peux m'empêcher de penser qu'on passe à côté du vrai sujet. Que réclame-t-on vraiment à ces femmes ? Qu'est-ce qu'un corps naturel ? Des bourrelets, des vergetures, des poils ? Un tatouage, un stérilet, des dents redressées grâce à un appareil, tout cela est-il naturel ? Quid du visage ? Quand Pokimane se montre sans maquillage à son audience, on lui reproche de ne pas faire assez d'efforts, d'avoir l'air fatigué, ou tout simplement... d'être moche. Et si son avatar virtuel était, au fond, une forme extrême de filtre à selfie ? Pour reprendre le contrôle de son image, et se protéger du regard des autres ?

Bref, quoi que l’on fasse, on sera toujours trop. Trop maquillée, trop retouchée, trop virtuelle, trop laide, trop fatiguée, trop grosse, trop maigre, trop flasque, trop musclée, trop pâle, trop noire, trop, trop, trop. Nous sommes des femmes en 3D, et nous avons toujours tort.

Quelques liens

Cachez ces bourrelets que je ne saurais voir

Instagram déteste les grosses, épisode... je ne sais plus combien. La comédienne australienne Celeste Barber aime parodier les influenceuses sur Instagram. Un jour, elle s'amuse à imiter une image publiée sur le compte de la mannequin Candice Swanepoel. On la voit poser nue, les seins cachés par ses mains et son sexe par un pan de peignoir. Instagram décide aussitôt de censurer l'image de Celeste Barber. Candice Swanepoel, elle, n'a eu aucun problème pour sa propre photo. Le réseau social aurait-il ciblé Celeste Barber pour ses bourrelets ? Résumé de cette histoire, et de ce qu’elle dit (encore) sur les biais algorithmiques d’Instagram, chez Numerama.
 

Homiesexuals

Ils sont jeunes, beaux, se disent hétérosexuels, et aiment se mettre en scène en train de flirter avec leurs meilleurs potes sur TikTok. Ce long article du New York Times revient sur la popularité récente des “homiesexuals” (“sexualité de potes”) sur l’application de microvidéos, et s’interroge sur les origines du phénomène. Les adolescents d'aujourd'hui ont-ils une sexualité plus fluide ? Cherchent-ils à devenir plus populaires en se mettant en scène d’une manière sexy pour leurs abonnés (et surtout leurs abonnées) ? Doit-on y voir une certaine forme d’homophobie et d’appropriation de la culture gay ? C’est à lire (en anglais) du côté du New York Times.
 

Racisme prédictif

Dans certains hôpitaux américains, un logiciel utilisé pour mesurer le bon fonctionnement des reins chez des malades chroniques prédit que les patient·es blanc·hes ont davantage besoin de soins que les patient·es noir·es. En conséquence, ces dernièr·es sont moins souvent redirigé·es vers des spécialistes, voire accèdent moins facilement à une greffe. Au cœur du problème : le fonctionnement même du programme, dont la formule (créée en 2009) prend en compte la couleur de peau des patient·es. Une approche critiquée par de nombreux médecins, chercheurs et chercheuses. Vous pouvez lire (en anglais) la suite de cette affaire du côté de Wired.


Qui modère les modérateurs ?

Cette semaine, j’étais d’humeur à lire des interviews. Je vous recommande donc ce super entretien avec la chercheuse américaine Sarah T. Roberts, autrice de Derrière les écrans, une enquête très fouillée sur le travail de modérateurs et de modératrices en ligne. En France, le livre vient de sortir aux éditions de La Découverte. Sarah T. Roberts revient sur les grands enjeux de la modération aujourd’hui (quel type de contenus doit être supprimé du web ? Dans quelles conditions travaillent les modérateurs et les modératrices des GAFA ?) mais pousse aussi plus loin la réflexion. Et si, au fond, modérer les contenus était une forme d’exportation des normes et des mœurs américaines, au détriment de la sensibilité et de l'expression de chacun ? C’est passionnant, et c’est à lire du côté de la Revue des Médias (INA).

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Avant d’être journaliste, notamment pour le prestigieux magazine américain The New Yorker, Anna Wiener a travaillé dans plusieurs startup de nouvelles technologies. C’est cette expérience qu’elle raconte dans Uncanny Valley, un livre entre mémoires intimes et analyse socio-économique de la Silicon Valley des années 2010.

De New York à San Francisco, on suit la jeune Anna dans les débuts chaotiques de sa carrière. D’abord assistante dans une maison d’édition, elle décide de tout plaquer pour travailler dans une startup dédiée aux ebooks avant, finalement, de partir en Californie. Là-bas, elle vit les hauts et les bas de l’industrie des nouvelles technologies. Les salaires délirants, les tee-shirts avec des logos, le sexisme ambiant, les startups sans projets viables qui lèvent des millions de dollars, la sensation de construire le futur, pour le meilleur et (surtout) pour le pire...

Uncanny Valley est un livre qui parle autant du parcours de sa protagoniste que de celui de l’industrie des nouvelles technologies, célébrée puis haïe en l’espace de quelques années. C’est écrit comme un roman, avec la profondeur d’un essai. Les mieux informé·es s’amuseront à reconnaître les références à de véritables entreprises, et des évènements qui se sont réellement produits. Les autres en apprendront beaucoup sur la manière dont fonctionnent la plupart de ces sociétés, et la mentalité de celles et ceux qui les font fonctionner. Tout le monde, enfin, pourra se projeter dans l’expérience d’Anna. Nous n'avons pas tous et toutes travaillé chez Facebook. Mais nous avons tous et toutes connu les périls de la vingtaine.

Uncanny Valley (en anglais), d'Anna Wiener, éditions MCD Books
Lucie Ronfaut est journaliste indépendante spécialisée dans les nouvelles technologies et la culture web. Vous pouvez suivre son travail sur Twitter.
Copyright © 2020 #Règle30 By Numerama, All rights reserved.


Want to change how you receive these emails?
You can update your preferences or unsubscribe from this list.