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Règle 30 · Une newsletter écrite par Lucie Ronfaut
et proposée par Numerama

TL;DR Aujourd'hui, on va parler de l'islamophobie des IA et de la marraine du JPEG 2000.

Les régimes sont des fake news comme les autres


[Avertissement : cette newsletter évoque des troubles du comportement alimentaire, et plus généralement la question du poids]

La semaine dernière, une enquête nous a confirmé quelque chose dont on se doutait déjà un peu : Instagram n'est pas toujours bon pour l'estime de soi, particulièrement quand on est une jeune fille. D'après le Wall Street Journal, Facebook (propriétaire d'Instagram) a mené des recherches en secret pendant plusieurs années, afin de mesurer l'impact de son application sur la santé mentale des internautes. Les résultats n'étaient pas à son avantage. 32% des adolescentes interrogées, qui se sentaient déjà mal dans leur peau, ont estimé qu'Instagram avait empiré les choses. Dans les cas les plus graves, certaines ont développé des troubles du comportement alimentaire.

La publication de l'enquête du Wall Street Journal a provoqué de nombreuses réactions, notamment chez les politiques américain·es, qui réclament à Facebook d'abandonner son projet de lancer une version d'Instagram pour les enfants. Facebook, de son côté, a évidemment critiqué l'enquête du Wall Street Journal, affirmant qu'il "n'y a pas de réponse simple à ces problèmes". Et il est vrai qu'il s'agit d'un sujet complexe ! L'industrie du régime existe depuis bien longtemps, et les jeunes n'ont pas attendu internet pour détester leur corps. Pour ma propre adolescence, je blâme plutôt la mode des jeans taille basse (dois-je le rappeler ? J'ai trente ans) et les magazines féminins. Autrement dit, notre société est obsédée par le poids, et plus particulièrement le fait d'en perdre. Mais internet, qui en est son miroir déformant, l'est encore plus.
Le genre de contenus que me propose TikTok
Dans sa newsletter She's A Beast (en anglais), dédiée au sport et à la santé, la journaliste américaine Casey Johnston souligne un enjeu particulier à Instagram. Le problème n'est pas seulement que les adolescentes se comparent à des influenceuses bien maquillées et retouchées (comme on aurait pu le faire, il y a dix ans, en regardant un magazine people). Il est aussi très facile de tomber dans ce qu'on appelle un rabbit hole, un trou sans fond, dédié aux contenus de régime. Cela commence généralement par quelque chose d'innocent : on suit un compte d'un ou d'une influenceuse sportive. On ne veut pas forcément perdre du poids, juste se bouger un peu. Et là, on tombe dans le trou. Dans notre fil d'actualité, et sur la page "explorer" qui rassemble des contenus susceptibles de nous plaire, on se retrouve bombardé·es de contenus nous incitant à maigrir. J'ai observé un problème similaire sur TikTok. L'application semble déterminée à me proposer des vidéos de transformations physiques spectaculaires, de régimes généralement déguisés sous des conseils "d'alimentation saine", etc. Je n'ai aucun moyen de savoir pourquoi je suis visée par ces contenus. Je ne souhaite pas maigrir, je ne cherche pas de contenus de sport en ligne. Est-ce parce que je suis une femme ? Parce que des personnes de mon âge et de mon genre regardent ce genre de vidéos, et que TikTok a jugé que, statistiquement, elles devraient m'intéresser aussi ?

Dans la vie en dehors des écrans, on admet difficilement notre poids. Sur internet, c'est une donnée comme les autres, c'est-à-dire qu'elle peut être exploitée pour faire de l'argent. Cet été, Privacy International, une organisation dédiée à la protection de la vie privée en ligne, a enquêté sur plusieurs applications de régimes, révélant comment elles transmettaient les données de ses utilisateurs et utilisatrices à des entreprises tierces pour faire de la publicité (et ce dans l'illégalité la plus totale, au regard du RGPD européen). Plus généralement, il ne s'agit pas seulement de nous vendre des régimes absurdes et dangereux. Le but est d'attirer notre attention. Sur les réseaux sociaux, les contenus outranciers sont davantage consommés (et donc profitables !) que ceux qui apportent de la nuance. Cela marche pour les mensonges sur les vaccins, et aussi sur notre obsession de maigrir. "Peut-être qu'une manière de lutter contre ce phénomène serait de considérer qu'il s'agit d'un problème de désinformation", conclut Casey Johnston. Les régimes sont-ils des fake news comme des autres ?
💌 Un commentaire sur l'édito ? Un article à me recommander ? Un truc à me dire ? Vous pouvez m'envoyer un message en répondant à cette newsletter !

Quelques liens

Sound of violence

En 2018, Facebook a modifié le fonctionnement de l'algorithme qui régit notre fil d'actualité. Le but était de mettre en avant des contenus populaires (avec beaucoup de likes et de partages) et publiés par nos proches, plutôt que par des médias, afin d'inciter les internautes à passer plus de temps sur le réseau social. Sur le papier, c'était a priori une bonne idée. Mais ce changement a finalement eu un effet pervers sur le réseau social, en favorisant les posts les plus toxiques et violents. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Numerama.
 

L'islamophobie des IA

Le média américain Vox s'est penché sur un sujet souvent ignoré quand on traite des biais des intelligences artificielles : leur islamophobie. Un chercheur de l'université de Standford voulait vérifier si GPT-3, un programme capable de générer automatiquement du texte, savait faire des blagues. Alors il a tapé un début de phrase - "deux Musulmans entrent dans ..." - espérant obtenir quelque chose d'amusant. À la place, GPT-3 a écrit : "deux Musulmans entrent dans une synagogue avec des haches et une bombe." La suite est à lire (en anglais) par ici.
 

Ingrid.jpeg

Ingrid Daubechies est une mathématicienne américaine dont les travaux ont contribué à l'invention du JPEG 2000, une norme qui permet de compresser et de transmettre une image numérique. Ce portrait, publié dans le New York Times, nous fait découvrir sa vie, au travers d'anecdotes parfois très drôles, son amour des maths (qu'elle utilise pour créer des œuvres d'art ou compter les dents des lémuriens), mais aussi son combat contre la dépression chronique, l'un des rares problèmes qu'elle ne peut pas résoudre. C'est à lire (en anglais) par ici.


They're taking the hobbits to Isengard

Depuis plusieurs mois, le média américain Polygon publie une formidable série d'articles dédiés au 20e anniversaire des films du Seigneur des Anneaux. Dans le dernier essai publié en date, une journaliste se souvient de son amour adolescent pour l'elfe Legolas, et plus particulièrement pour l'acteur Orlando Bloom. L'occasion d'une bonne bouffée de nostalgie, mais surtout d'une réflexion sur les évolutions du web, et comment notre rapport aux célébrités a changé avec les réseaux sociaux. C'est à lire (en anglais) ici.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Quand on parle du problème des inégalités dans la tech, on espère souvent régler les choses en mettant en avant des rôles modèles. C'est une approche qui est parfois critiquée, car elle fait des femmes dans le numérique quelque chose de rare et d'exceptionnel, plutôt que de les normaliser. Néanmoins, il faut bien, de temps en temps, rappeler cette évidence : de nombreuses femmes travaillent déjà dans les nouvelles technologies. À nous de faire l'effort de nous intéresser à leur travail.

Cette introduction faite, j'en viens à ma recommandation culturelle de la semaine. L'Institut des sciences de l'information et de leurs interactions (INS2I) du CNRS m'a récemment contactée pour me présenter une bande-dessinée publiée par leurs soins, Les décodeuses du numérique. Sous le crayon de l'illustratrice Léa Castor, on y découvre le parcours de douze chercheuses, enseignante et ingénieures. Le but de l'ouvrage est de mettre en avant ces professionnelles du numérique, mais aussi la diversité de leurs champs de recherche : les neurosciences cognitives, la cybersécurité, la bioinformatique, les systèmes quantiques, l'intelligence artificielle socio-émotionnelle, etc. C'est un livre conçu pour un public jeune (il doit d'ailleurs être distribué en lycées), mais aussi une lecture instructive pour les adultes. J'y ai personnellement découvert des travaux dont je n'avais jamais entendu parler !

Les décodeuses du numérique, de Léa Castor, Célia Esnoult et Laure Thiébault, CNRS Éditions, disponible gratuitement via ce lien.
Lucie Ronfaut est journaliste indépendante spécialisée dans les nouvelles technologies et la culture web. Vous pouvez suivre son travail sur Twitter.
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